« L’obligation faite à l’humain de dominer la nature découle directement de la domination de l’humain sur l’humain ». Cette formule-choc résume bien la radicalité du projet politique de Murray Bookchin. Né à New York en 1921, ce militant syndical autodidacte devenu professeur de sociologie développe à partir des années 1970 une théorie originale qui s’éloigne progressivement du marxisme pour se rapprocher des idées anarchistes. Son anti-étatisme ne le conduit toutefois pas à rejeter toute forme d’organisation politique. Plaidant pour la constitution de communes autonomes, regroupées en fédérations, il considère que seul le retour à une gestion locale des affaires publiques peut permettre au peuple de reprendre le pouvoir et de transformer la société.

Condamnant avec véhémence le capitalisme et sa recherche du profit qui reposent sur l’aliénation d’ individus « victimes d’une consommation qui jamais ne satisfait ni ne libère du besoin obsessionnel et frénétique de consommer », Bookchin méritait amplement de figurer dans cette passionnante petite collection des « Précurseurs de la décroissance », dirigée par Serge Latouche. La longue mais limpide présentation de Vincent Gerber et Floréal Romero, ainsi qu’une judicieuse sélection de textes, mettent néanmoins en évidence les points de divergence entre certaines versions de la décroissance et la pensée de Murray Bookchin. Ce dernier n’est pas un promoteur de la frugalité et plaide plutôt pour une société d’abondance qui libèrerait tout autant de la consommation à outrance que de la peur de manquer du nécessaire. Loin des diatribes technophobes de Jacques Ellul, il considère en outre que l’utilisation rationnelle de la technologie est une chance pour l’humanité dans la mesure où elle permettrait de dégager du temps pour la création, la convivialité et surtout « la réinscription populaire dans le politique ».

Un penseur radicalement anti-capitaliste et profondément humaniste, à découvrir d’urgence, grâce à ce petit livre très bien conçu.

Une critique détaillée de cet ouvrage est accessible sur le site des Cahiers d’Histoire.

Enfin, le Monde diplomatique de ce mois de juillet 2016 contient un article très intéressant qui nous apprend comment le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) s’est inspiré de la pensée de Bookchin pour créer dans certains secteurs (à Kobané ou Djézireh) une structure administrative fédérale fondée sur la démocratie directe et la gestion écologique et coopérative des ressources agricoles et énergétiques.

Vincent Gerber et Floréal Romero (présentation), Murray Bookchin, pour une écologie sociale et radicale, Neuvy-en-Champagne, Le Passager Clandestin, collection « Les précurseurs de la décroissance », 2014, 91 pages, 8 euros